PARLER D’ARGENT… C’EST DUR !…

Que ce soit avec son conjoint, dans sa vie professionnelle, avec ses enfants la question de l’argent se pose régulièrement. L’argent est probablement ce que l’on manipule le plus quotidiennement : on gagne sa vie, « son pain quotidien» pour faire des courses et satisfaire à nos besoins élémentaires, on rembourse des crédits pour s’être assuré d’un toit, on s’offre des petits plaisirs », on paie ses impôts pour participer à la communauté de vie, on épargne pour son avenir et celui de nos enfants. L’argent s’accumule, il est « capital » pour l’entreprise, « patrimoine » pour la famille.

Mais que représente-t-il exactement ?

Contrairement à la célèbre formule “l’argent ne ferait pas avant tout le bonheur”. En effet d’après une étude réalisée en juin 2007 par la TNS-Sofres portant sur les Français et l’argent, pour 58% des français est avant tout synonyme de sécurité.

Viennent ensuite l’indépendance (44%), la liberté (28%), le plaisir (25%), la réussite (17%) et ensuite le bonheur (14%). Plus marginalement, avoir de l’argent est associé au pouvoir (5%) et même pour 3% à la contrainte.

Pour expliquer l’importance croissante de l’argent dans notre société, il est indispensable de se placer dans une perspective historique. Son apparition est naturelle, progressive, conséquence de l’insuffisance du système initial d’échanges des sociétés préhistoriques. Il s’est développé et étendu lentement mais sûrement, comme si son existence répondait à une fatalité, les besoins des hommes se diversifiant.

La naissance d’un système à caractère monétaire accepté et visant à faciliter les échanges commerciaux a contribué de fait à l’élaboration de notre civilisation et constitue l’un des faits majeurs de l’Histoire.

A sa création, la monnaie a un côté ostentatoire, une symbolique de pouvoir. Les premières pièces frappées en métal précieux remontent à 650 avant JC et avaient pour principal but de satisfaire l’égo des cités et de leurs dirigeants.

Aujourd’hui on n’a jamais autant entendu parler de «pouvoir d’achat» comme si «travailler plus pour gagner plus et acheter plus » procurait une sensation de domination. Mais la question de l’argent et de son rôle se pose depuis toujours.

Aristote disait déjà : « les différentes choses nécessaires à nos besoins naturels n’étant pas toujours facile à transporter il faut se mettre d’accord pour échanger une matière facile à transporter mais qui garde une utilité intrinsèque pour assurer les besoins vitaux. ».

Depuis la Haute-Antiquité l’argent est critiqué par les autorités religieuses et plus particulièrement par l’église catholique.

D’abord parce qu’il est susceptible de devenir une sorte de divinité que l’on vénère, le Dieu Mammon (la richesse) que l’on ne peut servir si on sert Dieu. (St Matthieu : aucun homme ne peut servir deux maîtres car toujours il haïra l’un et aimera l’autre. On ne peut servir à la fois Dieu et Mammon).

Puis parce que l’avarice (aimer l’argent d’un amour excessif) considérée comme un vice capital dans le monde chrétien devient au Moyen-Age le péché le plus grave.

La richesse elle aussi est condamnée, elle est insulte à la pauvreté.

L’église interdit également l’usure (le prêt à intérêt) qui est contre-nature. Elle la considère comme l’appropriation d’un attribut divin : le temps.

Thomas d’Aquin en dira : « L’échange est naturel quand son objet est de procurer les denrées nécessaires à la vie, il est contre-nature quand il consiste à échanger argent contre argent en vue du gain »… Une pensée pour tous les traders… (Pour info le prêt à intérêt n’a été légalisé en France que depuis la loi du 12 octobre 1789).

Objet de caricature chez Molière, raillé par les moralistes du XVIIème (cf Les Caractères de La Bruyère) et les romanciers du XIXème (cf Eugénie Grandet de Balzac) l’argent a toujours inspiré l’imaginaire des hommes, il est un personnage central de nombreuses réflexions philosophiques et au cœur de la psychosociologie du XXème siècle.

Et aujourd’hui…

L’argent est un sujet que la plupart d’entre nous n’aiment pas aborder ou refusent même d’aborder : parler d’argent fait toujours un peu peur, « peur de mettre en lumière les fondements de notre personnalité, peur de révéler nos zones d’ombre, d’être aimé ou de ne pas être aimé, la peur d’être contraints à faire ce que nous ne voulons pas, la peur de ne pas être suffisamment parfaits pour mériter la reconnaissance des autres » Jean Luc MONSEMPES.

Pourquoi  cette relation si particulière avec l’argent?

L’argent est chargé de valeurs morales et dépasse largement les fonctions économiques qu’il est sensé représenter. Il est métaphore de réussite, d’échec Il a été crée pour respecter une certaine équité dans les échanges. Il est devenu un des symboles criants de l’inégalité.

L’argent est ambivalent : il est à la fois libérateur et aliénant.

Libérateur pour Simmel pour qui de tous les objets, seul l’argent est suffisamment malléable pour autoriser tous les usages et toutes les activités. Il est donc, contrairement aux marchandises, l’objet qui limite le moins la liberté de l’individu.

Pour l’aliénation résonnent les  théories de Karl Marx : l’argent procure une liberté de consommation, mais une liberté illusoire qui aliène l’individu non plus à un maître mais à un travail.

Bref l’argent nous renvoie à une histoire religieuse et à une moralité dans laquelle la culpabilité d’avoir de l’argent n’a jamais été aussi présente qu’aujourd’hui. On ne sait pas très bien si en avoir trop « c’est bien ou mal » et si le refuser est généreux ou non.

L’argent à cette capacité à se poser comme instrument de toute valeur  et entraîne la confusion entre ce que l’on est et ce que l’on fait. Dans le monde du travail il faut savoir « se vendre ». Parler d’argent c’est en quelque sorte parler de soi et ça, ça fait toujours un peu peur… Car notre relation à l’argent possède des significations inconscientes et nous renvoie à des peurs de la petite enfance.

lana Reiss-Schimmel

« Le domaine de l’avoir est celui par lequel nous nous ancrons dans l’existence. Le nourrisson ne s’interroge pas sur son être, il évolue dans la sphère de l’avoir : avoir faim, soif, ou souffrir du manque, de l’absence de sa mère. A l’âge adulte, cette problématique se déplace sur l’argent, représentant par excellence du domaine de l’avoir. »

Notre relation à l’argent révèle des profils psychologiques  que l’on a donc peur de se découvrir. C’est ce que à quoi Georg Simmel s’est intéressé dans son livre « la philosophie de l’argent ».

Avoir de l’argent c’est pouvoir le dépenser pour acquérir un bien et nous procurer une certaine satisfaction. Or cette chaîne possession d’argent = dépense= jouissance de l’objet est parfois rompue et c’est là que tout peut se dérégler !!!

1- quand l’argent devient cupidité : c’est-à-dire quand l’objectif n’est plus la jouissance d’un objet mais la jouissance de l’argent pour lui-même.

2- ou avarice : ici l’objectif est alors de garder l’argent possédé

3- ou prodigalité : quand la jouissance est dans la dépense en elle-même. D’où les pathologies d’achats compulsifs.

CONSEILS DE LECTURE

La sociologie de l’argent – Damien Blic (de),Jeanne Lazarus

La philosophie de l’argent : Georg Simmel

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